Depuis les tueries qui ont ensanglanté la France entre le 7 et le 9 janvier dernier, nous assistons à toutes sortes de tentatives pour penser/panser ces événements proprement impensables dans leur globalité.

Tout y passe, du misérabilisme social, au racisme apparemment indécrottable à la remise en question de la notion même de laïcité comme principe fondateur de la République française. La grille de lecture féministe, jusqu’ici, semble avoir été minoritaire . Comme si tout se réduisait à un conflit/concurrence de modèles masculinistes, voire de performances virilistes selon des paramètres de légitimité variable.

Reprenons la situation du point de vue de ses actrices. Trois protagonistes. Les deux victimes : Clarissa Jean-Philippe, 26 ans, née en Martinique, venue dans la région parisienne pour une formation dans la police ; Elsa Cayat, 54 ans, née à Tunis, psychiatre, psychanalyste et collaboratrice à Charlie Hebdo. Ensuite, Hayat Boumeddiene, 26 ans, née en France métropolitain, qui semble avoir assisté son compagnon Amedi Coulibaly, dans la préparation des attentats qui visaient à l’origine une école juive dans la banlieue parisienne de Montrouge. Ce dernier forfait fut inopinément déjoué par un accident de la circulation et a mené à la mort de la policière-stagiare, suivie de celles, le lendemain, de quatre personnes dans une épicerie juive à la porte de Vincennes.

Clarissa, Elsa et Hayat,  trois existences féminines typiques de la France moderne. Dans les deux premiers cas, le destin des migrantes venues pour améliorer leur niveau de vie, étudier et travailler avec vraisemblablement les problèmes de déracinement, de reconstitution identitaire et de réinvention de soi dans un contexte nouveau, quoique pas tout à fait étranger. Il en a été sans doute de même pour les parents de Hayat, d’origine marocaine.

ll est probable qu’Elsa a eu une jeunesse plus confortable que Clarissa née dans le quartier de Derrière-Morne, à Sainte-Marie, dans un milieu qui ne paraît pas avoir été plus luxueux que celui où Hayat a grandi. Certes, les deux premières ont bénéficié d’un entourage harmonieux et encourageant, ce qui est ressorti des différents témoignages. De sources différentes, on sait que Hayat a perdu sa mère très jeune. “Adolescente turbulente” (le terme revient souvent), elle a été placée brièvement en foyer à douze ans, mais semble avoir retrouvé paisiblement son père par la suite.

Clarissa et Elsa ont choisi des métiers où les femmes sont nettement minoritaires et la concurrence avec les hommes est d’autant plus ardue. Plus de la moitié de médecins en France sont des hommes et, chez les agents de police, la proportion atteint lees trois-quarts. Hayat a suivi une scolarité de base et a travaillé comme caissière. Pas l’emploi rêvé, mais un boulot quand même où elle gagnait plus que comme demandeuse d’emploi.

La trajectoire des victimes est emblématique d’une certaine France des Lumières. Clarissa était descendante d’esclaves africains venus à partir du XVIIe siècle dans cette île des Antilles, une des plus anciennes colonies françaises. C’est un décret révolutionnaire qui abolit l’esclavage et permit une lente (et difficile) intégration de cette population affranchie au projet national français.

Elsa était est issue de la communauté juive tunisienne, dont certains des premiers représentants étaient sur place même avant les conquêtes musulmanes du Maghreb, ce que confirme le célèbre historien du XIVe siècle, Ibn Khaldoun. Ce sont les bûchers de l’Inquisition espagnole qui suscitèrent un exode massif des populations juives et musulmanes de la péninsule ibérique vers les rives opposées de la Méditerranée.

À la suite de l’indépendance de la Tunisie, la famille Cayat (qui s’appelait alors Khayat) décida, comme tant de migrants du Maghreb, que c’était en France métropolitaine, plutôt qu’en république de Bourguiba, qu’ils désiraient poursuivre leur vie. Ce n’est pas en Israël non plus que la famille semble avoir décidé de migrer, contrairement à un certain nombre de ses coreligionnaires.

Je ne sais rien sur la famille d’Elsa, mais il est certain que naître femme et juive en Afrique du Nord signifiait alors devoir se battre contre des schémas patriarcaux comparables à ceux qui régissaient la vie de ses contemporaines musulmanes (d’un milieu social équivalent) avec qui elle partageait tant de coutumes et de façons de faire.

Qu’en est-il de Hayat ? Faut ne voir en elle qu’une pauvre victime d’un endoctrinement qui l’aurait privée de toute pensée critique ? À coups de photos du couple à la plage en maillot de bain, les médias ont voulu voir une gamine aveuglée par sa passion amoureuse . Si telle est la situation, il me semble que cette explication ne constitue qu’une partie de son histoire. On n’en est plus au scénario de la jeune fille bernée dans son innocence, son ignorance, voire son intelligence limitée. Avec les médias actuels, Hayat (comme nous) est tout à fait au courant des horreurs perpétrées au nom d’un certain islam salafiste et sanguinaire qu’elle a décidé de suivre. En outre, élevée en France, la jeune femme est pleinement consciente des formes de vie articulées autour du refus aveugle de la soumission machiste (ce qui n’est pas le cas dans les zones rurales afghanes ou kurdes, par exemple). Mais c’est bien cela qu’elle a décidé de rejeter.

Hayat, on le sait, quitte son emploi parce qu’elle ne pouvait pas porter le niqab sur son lieu de travail. La diminution de ses revenus ne semble pas poser de problèmes. Elle fréquente de façon assidue les épouses des frères Kouachi, auteurs des assassinats à Charlie Hebdo. Contrairement à Izanna Kouachi qui, selon la police, ne semble pas avoir été au courant des projets de son époux Chérif , Hayat va suivre son mari dans ses diverses activités, y compris le tir à l’arbalète qu’elle semble avoir pratiqué avec assiduité. Ces images martiales ont suffi à la presse pour décréter que cette jeune femme au regard rêveur était la plus recherchée  et sans doute la plus dangereuse de France.

Ainsi, nous avons trois trajectoires féminines typiques de ce début du XXIe siècle. Chacune à sa manière s’inscrit activement dans un projet social qui lui confère un statut, une identité. Si Elsa et Clarissa suivent un chemin balisé, aux repères reconnaissables, il faut accorder sa pleine valeur à celui choisi par Hayat. En minorant ses décisions, on dépolitise son action tout en minimisant la portée de ses actes. Une lecture féministe implique la reconnaissance de cette femme en tant que sujet et auteure de sa propre vie.

C’est par le biais d’une mission religieuse exprimée, s’il le faut, par des actes de violence extrême qu’Hayat et les autres femmes djihadistes, celles qu’on a surnommé “les cafilettes”  ont voulu donner un sens à leur existence. Il en est de même pour celles, toujours plus nombreuses qui rejoignent le Daech, (l’E.I.) en Syrie. Ces choix mettent les adhérentes au ban de la société de la génération de leurs parents dont elles rejettent les idéaux et les valeurs. Cette rupture irréductible signifie aussi l’échec, pour elles, comme pour les garçons, du projet social dans lequel elles ont été élevées. L’invalidation de ce projet cautionne l’infraction absolue et consentie de toutes les lois qui le régissent, au nom de la seule idéologie considérée légitime.

Force est de comparer ces stratégies existentielles à celle des femmes de faction de l’Armée Rouge (le groupe Baader-Meinhoff), ou Action Directe et associés. Le choix d’une Hayat Boumedienne et de ses consœurs s’apparenterait-il, toutes proportions gardées, aux choix d’Ulrike Meinhoff et de Nathalie Menigon ? La sociologue Fanny Brugnon a analysé comment la dimension politique des choix et des actions des militantes avait été évacuée par les médias lors des procès d’Action Directe , phénomène que l’on retrouve régulièrement dès qu’il s’agit de violences commises par des femmes ou lors de comportements extrêmes, comme dans le cas de ces recrues qui partent au Moyen-Orient.

Bien entendu, au-delà des façons de faire typiques aux groupes terroristes intégrés à la vie civile (plutôt qu’à des structures paramilitaires), les différences sont béantes tant du point de vue idéologique que des méthodes de recrutement. Le statut des femmes des groupuscules d’extrême-gauche révolutionnaires était à des années-lumière de celui des adhérentes djihadistes. Mais il faut voir que, dans un cas comme dans l’autre, les choix sont consentis. Daech, Boko Haram et les mouvements affiliés offrent un contre-exemple de carrière féminine pour la jeune génération née dans les années 1980-90, qui ne se retrouve pas dans les choix proposés par leurs aînées. Surtout dans le contexte d’une société désagrégée par une économie de marché globalisée, régie par les actions en bourse et le cynisme des alliances géostratégiques.

Si l’URSS a pu soutenir, en son temps, par exemple, les Brigades Rouges en Italie, leur aide n’est nullement comparable à celle, quasiment illimitée, dont disposent les groupes salafistes-djihadistes actuels. Leur mécène principal est l’Arabie saoudite (grande alliée de l’Occident )(9), dans sa lutte contre les Frères Musulmans  et, par Daesh interposé, celle qui oppose ces fiefs sunnites à l’emprise chiite (télécommandée par l’Iran) au Moyen-Orient.

De toute évidence, les vies de Clarissa et d’Elsa, en tant que femmes, représentaient tout ce que leurs meurtriers honnissaient et cherchaient à détruire, peu importe leur confession, car elles auraient connu le même sort si l’une d’entre elles avait été musulmane. Les droits égaux des femmes, si durement acquis depuis quelques trop brèves décennies, sont aux antipodes des rôles délimités pour elles par les salafistes et les États qui les soutiennent. Certes, Elsa et Clarissa n’ont pas été tuées parce que femmes. Elles ne sont pas non plus des victimes “collatérales” d’une explosion ou d’un tir d’obus, mais toutes les deux ont été assassinées froidement sur leur lieu de travail, dans l’espace public où elles jouaient un rôle actif. Il est permis de se demander si leurs assassins les auraient épargnées si elles avaient porté le niqab intégral (comme Hayat)…

(article de CM  paru sur le site canadien féministe Sisyphe)

 

 

 

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